La Beauce en train : l’immensité horizontale des mers de blé, sourdement menaçante et mélancolique, troublée soudain par le futurisme rêveur des vestiges du monorail de Jean Bertin. C’est précisément ce mélange de natures mortes, planes, étales et de technologie optimiste que joue ce second album de Transbeauce, Français élevés – soniquement au moins – dans les meilleurs laboratoires de Chicago. Mais à la rigueur mathématique et cagneuse de trop de constructions post-rock, les patientes plages instrumentales du duo demeurent étrangement libres et fluides, mélodiques et joueuses : on jurerait des enfants qui jouent aux châteaux de sable à même la banquise.
Simon Triquet
« Nous voulions faire autrement usage de l’immobilité - comme un élément dans l’ambiance de nos vies - qu’elle soit continue, et continue dans un environnement. » Ainsi Brian Eno définit l’ambient musique dans son passionnant journal de bord Une année aux appendices gonflés. C’est ce que semble mettre en application ce duo parisien sur son second opus Holyhead, cinq ans après Die Mitte : nappes synthétiques figées, bourdonnements, mélodies circulaires en filigrane... Les moins attentifs ne percevront qu’un mystérieux assemblage de bulles planantes, là où pourtant les assidus piqueront peu à peu une tête dans les cratères de ces mélodies sous-marines, savamment distillées. Des relents post-rock, des effets « Grand bleu » (sans arrière-pensée) et autres motifs frigides cold wave (“bevy”, “The Night”) se succèdent avec harmonie. Durant de courts instants, on croirait entendre le phrasé six-cordes frigorifique de Vini Reilly. Ces treize instrumentaux porte-bonheur ont une profondeur qui n’a d’égal que l’angle obscurci de la couverture de leur disque. Un semblant d’immobilisme qui nous téléporte.
Paul-Ramone
Pour la compilation Je suis un étranger, le label Ronda imposait aux participants de composer à partir de samples d'un langage étranger (du polonais jusqu'au néerlandais). Pour autant, on ne vous fera pas passer ce disque pour un manifeste "transglobal" ou une preuve d'un postulat du type "la musique est sans frontières". Non, parlons simplement musique. Parlons de la très jolie Nouka, de Mils, qui fait s'envoler boîtes à musiques et saturations aimables dans un final qu'aurait pu signer dDamage (cf. leur aeroplanes sur Radio Ape) ; parlons de ces dD-ci, qui préfèrent jouer aux idiots avec ich verstehe nicht dans un déjantage en toute gay-té. Parlons du groupe Transbeauce, qui cultive lui aussi un heureux décalage, jouant de synthés surannés et d'une rythmique retro (sven). Parlons de musiques plus obscures, quand Lucky.R expérimente et grince façon lo-fi ; quand aka_bondage nous hypnotise par ses cycles ambient étranges. Et parlons du dialogue mis en scène par sun.plexussur fond de guitares irisées, avec en guise de leitmotiv, une sonnerie téléphonique crispante. Il faut aussi évoquer tumbleweed, de Silencio, où cette même tension électrique de fond laisse surgir quelques notes tendres, pianotées, et des paroles mal discernables. Tandis que dscl, lui, aligne impassiblement toutes les options de questions et de plaintes balisées et ennuyantes qu'offre la vie quotidienne, dites par une femme sur un mode monocorde, sur le justement nommé mais faites la taire. Sur son morceau, les "Je reviendrai plus tard" ; "combien cela coûte-t-il de l'heure ?" ; "que vous est-il arrivé ?" ; "j'ai perdu ma clé", s'enchaînent et éprouvent la résistance de l'auditeur ; là où la plupart des autres artistes semblent utiliser les samples comme un matériel sonore un peu anodin, ce discours intelligible (qui apporte un sens, parce qu'en français, avant tout), est porté consciemment jusqu'à l'insupportable. Salutairement, c'est Xerak (croisé chez Ekler'O'Shok) qui assure le relais. Au bout de deux minutes, il vire d'un bord instrumental hip-hop monotone pour retrouver la touche de sampler shaker et le groove ludique qu'on lui reconnaît. A la suite, Ch.District et depatie sont des exemples de producteurs qui, sans faire preuve d'une originalité particulière (chacun dans leur registre : click'n cut / post-rock), font preuve de sensibilité. Pour un Do shaskal qui choisit d'accorder sa musique à la langue arabe, qui chaloupe des tablas et nous entraîne dans ses cordes orientales, un Bleetch nous gratifie de quatre minutes climatiques et complètement envoûtantes. On s'y était tout à fait oublié, quand les clicks de seb.R nous ont repris en main, et mené vers le morceau final de hypo & musicometre. Une pop song néérlandaise désarmante dans le charme que dégagent ses désaccords troubles. Si la moindre des qualités de la plupart des artistes ici réunis est d'avoir eu des choses à dire, une sensibilité à transmettre, avec bien sûr la musique pour langage, l'intérêt réel de cette compilation est à chercher dans les quelques uns qui ont su nous réjouir en tirant partie de l'exercice de style proposé : ceux qui ont su créer un exotisme dérangé à partir de ces paroles étrangères.
Chroniqué par Guillaume
Des leçons étonnantes de chimie musicale du Professeur Inlassable aux ambiances post-rock de Transbeauce, en passant par l’album futuriste et planant de 2 Square ou celui de Sporto Kantes, voici une sélection, soluble dans l’eau, d’artistes français inventifs, mélangeurs de sons électro, jazz, rock et soul.
Sporto Kantes, le duo réunissant Benjamin Sportes et Nicolas Kantorovwicz, propose avec son 2d round, une relecture intéressante des musiques jazz, ambient, black, hip-hop et électro. Tout ça à la fois, mais avec un choix subtil des composantes de chaque style dans les différentes chansons de l’album, à l'exemple du titre Surprise. Après l’amusante intro samplée qui recommande "de tout mettre à fond", le morceau chatouille les oreilles avec une tonalité très soul. Mais si Sporto Kantes attache beaucoup d’importance aux voix, il ne dit pas tout pour autant avec les mots. Le refrain de Ambre est un collage d’onomatopées et clichés lexicaux du rock n’roll, répétés de différentes manières. Le groupe assemble, triture les syllabes, crée une grammaire musicale où les voix, les instruments, les samples forment leur propre langage. Après quelques écoutes, on se surprend à reprendre de la bouche quelques jingles concoctés par le duo qui exploite la palette sonore au maximum avec brio, utilise des scratches à partir d’échantillons de trompette sur Yardie’s night, de bruits de chien, d’ambiances de vie dans un magasin de fringues. Sur Impressed et Lee, Sporto Kantes finit le travail entamé et jamais achevé des Britanniques Bentley Rhythm Ace : un amalgame de sons, de joyeuses trouvailles rythmiques mises bout à bout avec un énorme sens de l’harmonie. Vivement le troisième round !
De l’or sonore pour les amateurs de mixtures bizarroïdes : les parisiens Transbeauce – appelés ainsi en hommage à une ligne de transport régional qu'ils ont beaucoup empruntée – vous transportent dans un univers à part. Le groupe expose son talent avec parcimonie. Ces défricheurs de l’électro-pop se font aussi rares qu’un Professeur Tournesol dans une BD de Péyo. Leur album Die Mitte n’en est pas moins indispensable, véritable pépite électrisante et apaisante. Son contenu possède ce qu’il faut d’humour froid pour vous intriguer. Oeuvre d’art musical ou pied de nez aux prétentieuses livraisons électro arrivant par wagons du Grand Nord européen ? Un peu des deux, sans doute. Les titres des morceaux semblent tout droit sortis d’un dictionnaire germano-suédois. Une fois ces mêmes titres associés au son, les instrumentaux classieux prennent tout l’espace, le son rayonne, devient intelligible. En véritables fans de rock, les membres de Transbeauce laissent des fragments de guitare s’entrechoquer avec des sons synthétiques, travaillent sur les couleurs, les atmosphères. Le groupe ignore toute convenance pop. Bruno, Christophe et le nouveau bassiste Nicolas parviennent à produire une musique personnelle, esthétique, une bande-son d’un film imaginaire, regorgeant d’effets de style magnétiques comme si elle était jouée en sens inverse du sens de l’enregistrement. Bonne nouvelle, le groupe vient de finir le nouvel album et il promet de muscler son jeu. Avec plus de guitares, et moins de titres en germano-suédois ?
La Leçon n°1, manipulation à la main du Professeur Inlassable est un disque unique. L’équivalent d’un manuel scolaire obligatoire pour tout élève apprenti en musiques électroniques. Il figure parmi les meilleurs albums de l’année, selon plusieurs sites spécialisés dans l’électro. Le rire en boucle servant de gimmick au premier titre, Far Too Much For A Popular Public, met tout de suite à l’aise. Dessus, la voix américaine, sonnant comme celle de Tom Waits ou de Buck 65, y clame des paroles sur un tempo jazz-bossa. Très joueur, le professeur – disciple du père de la musique concrète, Pierre Schaeffer – joue à associer des bouts de phrases en anglais, avec des jingles a capella joués et répétés ça et là, comme sur Smile. Même procédé de multi usage des mots "Eggy master" déclinés sur plusieurs tempos et passeraient pour un cri de guerre d’un sport de combat japonais. Derrière les paroles, la rythmique drum and bass d’Eggy Master donne le tournis. Cette Leçon n°1, qui n’a pas vocation à vous apprendre les pas d’une danse à la mode, s'apparente plutôt à un guide pour parfaire votre éducation musicale.
Sur la liste des albums qui trouveront une place de choix dans les livres d’anthologie sur la musique électronique, pourrait légitimement figurer Superconductivity de 2 Square, alias Stephan Haeri, l’un des fondateurs du groupe Télépopmusik à la fin de la dernière décennie. C’est un voyage dans l’espace, guidé par la voix du rappeur de Earthling, celle du Britannique Mau, "vocodée" ou "salie" par un rack du plus bel effet. Crazy est un rap futuriste, critique sur le monde qui nous entoure, entonné par Mau. Pour créer des historiettes de science fiction, Stephan a également invité des chanteuses à poser leurs délicates voix : Laure Milena intervient sur Happy, Louna et Mad ; Muriel Bonfils, une vieille connaissance avec qui il jouait au sein de la formation Planète Zen, sur Blink. La mise en forme, le mixage des onze morceaux de Superconductivity est une réussite esthétique, un mélange d’ambiances pas toujours mélodiques, une variation sur plusieurs tempos où il est question d’imperfection, de rapports humains lointains.
Cette visite à l’intérieur du laboratoire des nouvelles musiques françaises se termine avec le mélange électro-dub agréable d’Idem. Ce trio nantais amateur de dub, qui vient de sortir Aérobiose, confirme tout le bien que l’on pouvait penser des rejetons français du sorcier anglais Adrian Sherwood. Idem ne propose pas qu’un alliage de sonorités jamaïcaines pleines de reverb’. Dans Aérobiose, le rock, le post-rock, l’ambient sont aussi importants que le classique, lourd et résonnant son de basse délimitant les contours d’un morceau de dub. Et si, en 2005, la ville de Nantes devenait la nouvelle capitale de l’électro-dub française ?
Sporto Kantes 2nd Round (Catalogue/Wagram) 2004
Transbeauce Die Mitte (Artefact/Chronowax) 2002
Professeur Inlassable Leçon n°1, manipulation à la main (Ici d'Ailleurs/Wagram) 2004
2 Square Superconductivity (Warm) 2004
Idem Aérobiose (Kéim Zo Fed/Mosaïc) 2004
David Glaser